Peut-on parler de culture grossophobe à Madagascar ?

Une publication relayée par des pages influentes sur Facebook raconte l’histoire d’une jeune fille harcelée à cause de son poid qui finit par mettre fin à ses jours. Fait divers, peut-on dire, mais qui met en lumière une attitude qu’on pourrait qualifier de généralisée à Madagascar.

Cet évènement tragique publié par une proche à titre personnel a suscité bien des remous sur de nombreux groupes et pages Facebook malgaches :

Les origines socio-historiques de la grossophobie

Pendant des siècles, l’idéal féminin était la femme voluptueuse avec un corps bien charnu (qu’on qualifierait aujourd’hui de gros). En Afrique, cet idéal continue à survivre en compétition avec le nouvel idéal corporel de la minceur.

La grossophobie est un phénomène résultant d’un changement de normes et d’idéal sociétaux qu’on peut situer dans le temps et l’espace.

Un ouvrage rédigé par une sociologue américaine explique l’enracinement profond de la grossophobie aux États-Unis avec le racisme et l’aversion de la culture et du corps Noir.

L’auteur soutient que l’idéal contemporain de la minceur est dans son essence même racialisé et raciste.

Fearing the Black Body soutient de manière convaincante que la grossophobie n’est pas du tout une question de santé mais un moyen d’utiliser le corps pour valider les préjugés de race, de corps et de genre.

En effet, ce n’est qu’au début du XXe siècle, lorsque les attitudes racialisées contre la graisse étaient déjà ancrées dans la culture, que la santé publique a commencé sa croisade contre l’obésité.

De nombreuses études démontrent d’ailleurs que les efforts acharnés destinés à la maximisation de la forme hysique et à l’évitement de l’obésité ne seraient pas tant liés au désir de préserver une bonne santé qu’au besoin d’afficher une apparence extérieure attrayante.

L’obésité, une stigmatisation bien réelle à Madagascar

La stigmatisation est définie par Herving Goffman comme un processus qui tend à dévaloriser les individus considérés « anormal » ou « déviant », qui sont classés comme tels par d’autres individus.

Et, à partir du moment où un modèle particulier est qualifié de déviant, cette classification justifierait à elle seule la discrimination et des attitudes plus ou moins exclusives.

La stigmatisation des personnes obèses réduit cette population à sa dimension corporelle ou comportementale caractéristique considérée comme anormale, et discrimine par elle, établissant ainsi un contrôle collectif sur son corps et limitant son action dans la sphère politique.

La stigmatisation génère alors un cycle d’oppression, car elle présente une série de normes et de valeurs des jugements – émis par les médias ainsi que par les professionnels de la santé eux-mêmes – sur la façon dont l’individu obèse doit construire son identité personnelle, sa santé et ses comportements.

Le corps comme objet de discussion dans la société malgache

À Madagascar, les remarques sur le corps lors des discussions sont banalisées voire « normalisées ». Comme les britanniques parlent du temps, les hommes de sport, les femmes et parfois même les hommes ont l’habitude de prononcer des remarques sur l’apparence corporelle des personnes.

« Nahazo aina akia ndry » ( Tu as pris du poids), « Nihena akia ndry » ( Tu as perdu du poids) ou encore « efa manao kibona patron » (avoir un gros ventre associé à la richesse) sont des expressions que l’on entend souvent dans les conversations malgaches.

Si parler du beau et mauvais temps reflètent la culture des britanniques, le parler du corps est également reflet de la culture malgache. Et cette conversation est parfois entourés de 2 stigmates profonds :

La santé comme argument de la grossophobie

Un élément que nous avons remarqué tout au long des commentaires est l’argument de la santé. Dans la logique populaire, être gros signifie être en mauvaise santé, mettre son corps à risque de maladies cardiovasculaires ou le diabète, être moche et non désirable.

Cet argument est souvent utilisé pour justifier les commentaires « pour le bien de la personne ».

La remise en question de la force de caractère du « gros »

Une autre attitude qui ressort de l’analyse des commentaires et réactions est la remise en question de la force de caractère du « gros ».

La stigmatisation des obèses aboutit à la croyance que l’obésité est le reflet des qualités morales des individus, notamment le manque de contrôle, bien qu’elle ne se caractérise pas seulement par des critiques à l’égard de l’individu mais par une série d’interactions d’un ordre plus large qui les rabaisse et les rend coupables de leur dévaluation.

L’opinion publique malgache associe la forte corpulence à l’incapacité de se contrôler « tsy mahafehy tena« , « tenda kanina » (gourmand) ou « be tenda« (glouton).

Dans cet évènement qui se finit par un suicide, le jugement est double :

Non seulement la personne est jugée faible pour son incapacité à perdre du poids, mais faible également car elle n’a pu supporter le harcèlement subi continuellement.

Que ressort de ce fait divers tragique ?

La première conclusion que nous tirons de cette série d’analyses montrent que la société malgache a bel et bien adhéré au modèle corporel idéal occidental : celle de la personne philiforme qui représente l’état de bonne santé.

Si nous avons grandi auprès de mères, tantes, grand-mères bien en chair, il semble que la génération actuelle a intériorisé les modèles corporaux à la « Top Model » et considèrent la grosseur comme purement négatif.

Le second point à soulever est l’attitude malgache largement négative et pleine de jugements envers le suicide. En grande partie, les commentaires et publications à ce sujet tendent à « condamner » l’auteur de cet acte jugé anti-chrétien.

Ce second point mériterait d’ailleurs une analyse à part entière.

Et vous qu’en pensez-vous ? La société malgache est-elle grossophobe ?

Cette analyse n’est nullement un article scientifique. Il reflète le rôle des sciences humaines et sociales dans la compréhension des faits de société. Par ailleurs, nous ne souhaitons apporter aucun jugement à l’encontre des personnes ayant émis ces publications. Nous nous contentons de mettre en lumière et en perspective un fait de société.

2 commentaires sur “Le Débat : la société malgache est-elle grossophobe ?

  1. Oui la société malgache est grossophobe. Mais je dirais plutôt que la société malgache n’accepte pas la différence, qu’elle aime comparer et que l’ apparence est vraiment quelque chose de primordiale dans les discussions. Les malgaches ne commentent pas seulement la grosseur mais toute l’apparence corporelle « ary toa nandoko volo »  » ary toa lasa lava volo » « ary toa manao paozy marevaka foana izy iny » ….

    1. Merci pour ce retour. Et excellent point de vue. Oui, l’apparence est un sujet de discussion banalisé à Madagascar. Ce qui serait acceptable si la remarque n’était pas empreignée de jugements tacites.

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